Agistri / avril 2025
Nous avons dispersé les cendres de nos parents sur l’île d’Agistri, en Grèce.
Mon père, né en 1933 dans une famille ouvrière, a fui le destin qu’on voulait lui imposer — le séminaire — pour s’engager dans la marine. Il voulait voir le monde. Il y est resté, d’abord trois ans sous les ordres, puis vingt-sept dans la marine marchande.
Ma mère, née en 1945, était une femme d’élan et de lumière. Elle avait l’élan de 68 dans les veines, et une soif de vivre qui ne s’est jamais tarie.
Elle nous a élevés dans la liberté, la curiosité, la poésie du quotidien.
Elle nous a fait aimer Brassens, Brel, Camus, les westerns spaghettis et les films russes.
Ensemble, ils ont navigué. Et un jour, ils ont rêvé de tout quitter, d’acheter un voilier et de rejoindre la Grèce pour faire voyager d’autres âmes de crique en crique. Après ma naissance en 1980, ils sont partis à bord du Caryan.
Ils se sont arrêtés au Portugal après quelques jours pour un peu de repos. Et puis l’hiver, la thune qui commence à manquer, les petits boulots, et puis, et puis… les années ont passé, on est rentrés en Belgique. Ils ne sont jamais allés en Grèce.
À la mort de notre père, on avait gardé cette idée : le mener, enfin, jusqu’à ces îles rêvées. Mais le temps, la fatigue, la vie. Et puis maman est partie elle aussi, en décembre dernier.
Alors on a repris la route.
Sur Agistri, on a trouvé ce lieu. un sentier de pins, un rocher tranquille, la mer tout autour.
Quelques fleurs, quelques pierres, un peu de silence, un peu de ciel.
Et l’évidence.
C’est ici qu’on les a laissés.
Ici qu’ils se sont retrouvés.
Ici qu’ils veillent, côte à côte, au bord de leur rêve.
Et nous, en les regardant partir, on a eu le sentiment doux, un peu fou, qu’ils souriaient. Si vous passez par-là allez leur faire un petit coucou. Ils vous accueilleront à bras ouverts… ❤️
1 year ago