Des bras nous happent, des doigts tordent nos joues. On nous palpe, on nous tâte. Le couloir est plein de voix, saturé de corps, les enfants zigzaguent entre les jambes, les femmes s’essuient les yeux en même temps qu’elles nous grondent, les hommes parlent trop fort, se coupent la parole, s’échauffent. Derrière nous, le cercueil de mon père avance par à-coups, ballotté comme une barque sur la houle. La maison est une mer agitée. La foule des cousines, des cousins, des oncles et des tantes se transforme en vagues serrées qui nous repoussent et nous ramènent, nous secouent d’avant en arrière. À chaque poussée, le cercueil tangue, heurte le chambranle. Les porteurs se ressaisissent comme des marins chahutés par la tempête. L’air lui-même roule et déferle, gonflé de prières scandées. Le cercueil est à la fois embarcation et naufrage. Des mains s’accrochent aux poignées pour l’aider à passer, d’autres nous retiennent par le bras. Enfin, le salon se déploie. La foule s’y engouffre. Le cercueil, lui, cogne contre l’angle du mur. Les porteurs reculent, reprennent, essaient de biais, à gauche, à droite. Rien n’y fait. On se bouscule, on s’agace : «Poussez ! », « attendez ! », « de l’autre côté ! ». Les voix montent, chacun sa stratégie. La caisse ne passe pas. Quelqu’un murmure qu’il faut la lever. On hésite. On tente encore une fois, en oblique. Rien. Alors les porteurs glissent leurs mains sous les poignées, redressent la boîte, la dressent à la verticale. Les planches gémissent, la caisse se hisse, grince contre le mur, racle l’enduit. Et tous, d’une même élan, détournons les yeux : personne ne veut imaginer le corps tassé dedans, affaissé comme une poupée de chiffon. Un silence brutal s’abat. On n’entend plus que le souffle des porteurs, court, haché. Une tante surgit, rouge, haletante, ses bras jetés autour de mon cou. Elle m’écrase contre elle jusqu’à me couper le souffle. Et dans la chaleur suffocante de sa poitrine où je voudrais creuser des tunnels de chair pour trouver un abri, la maison recrache tout. Morts et vivants, souvenirs et présents, rancunes et pardons.
@louisayousfi62 La grande méthode, La Fabrique