maman, de louise bourgeois
cette oeuvre donne corps (un si grand corps sinueux, présence de maman longue et compliquée) à toute la complexité qu'une fille puis une femme peut avoir avec sa mère
merci, maman
elle a l'air pauvre
c'est un commentaire que je lis souvent sur youtube
c'est ce qu'on dit à une fille ou à une femme qui semble un peu trop négligée ou déglinguée mais qui osera quand-même être présente sur l'internet et s'offrir à la vue de toutes et tous, sans avoir la présence luxuriante d'une insta babe ou le chic restraint d'une quiet luxury woman
c'est ce qu'on dit de candy k. candy k est une youtubeuse américaine qui se spécialise dans les mukbangs (le mukbang, aussi appelé télévision culinaire, est une pratique audio-visuelle originaire de corée où des gens se filment en mangeant de grande quantité de nourriture en intéragissant avec un public) et les crises de nerfs en ligne
il n'est pas rare de la voir arborer une perruque blonde mal brossée (elle a souvent dit vouloir ressembler à une playmate ou à une youtubeuse suédoise jolie mais basic qui fait des videos introspectives où elle met en scène sa vie paisible dans un cottage en suède), qui flotte sur sa tête comme un nuage électrique, des faux cils mal collés (parfois avec du tape) et des lèvres au contour crayonné grotesque qui font que les gens ne savent pas si elle a eu des injections ou un accident
She tried re-creating Barbie but the ran over by a car version, écrit une utilisatrice
candy k habite seule dans ce qui semble être une grande maison de campagne, avec une écurie (on la verra souvent porter un casque d'équitation et parler de ses chevaux, parfois en mangeant, seule, dans le cadre d'un mukbang) et de longs couloirs boisés qui donnent l'impression d'un espace rustique, chaleureux même si un peu primaire et broche à foin et dans un constant désordre
ce qu'on veut dire quand on dit que cette fille a l'air pauvre c'est qu'elle ne sait pas comment s'arranger
elle ne sait pas comment se maquiller, elle ne sait pas coiffer sa perruque convenablement, comment se mettre en valeur à l'aide tous les instruments de la féminité mis à sa disposition
elle ne sait pas comment ne pas avoir l'air d'un mess
en commentant qu'elle a l'air pauvre, on souligne sa tragédie identitaire, cette incapacité à s'incarner visuellement de façon jolie, esthétiquement plaisante ou classieuse
ce désir accroché aux cintres minces tremble
être une de ces femmes corps statufié
je porte des vêtements qui ne sont pas les miens
cherche ma voix de publicité léchée ou ma voix de
mère
embaumée de cotton frais
femme sans post production
je touche mes seins en mouvements
circulaires
en attendant d'être certaine
trouver les bêtes de biais dans le confort des objets
le vert mentholé qui allumait une nuit
cachée sous ma dernière robe
je ne connaissais pas du tout le travail de sabine monirys mais j'ai tout de suite été intriguée par cette femme fuyante, aperçue de dos, qui habite la couverture du livre retraçant sa carrière
j'aime les femmes artistes
je ne veux pas de chambre à moi pour écrire, cette chaise (?) de nanda vigo suffirait, je pourrais y écrire mais aussi y enrouler mon corps, comme un module pour un enfant ou un chat
je serais heureuse
à quoi sert-t-on s'il n'y a pas des gens autour de nous qui attestent de notre présence?
petite fille, j'avais cette tendance aiguë à ne chercher à aimer que ce qui était bien vu d'aimer dans l'oeil extérieur, ce qu'on aimait autour de moi
autrement, j'avais cette impression d'accorder de l'importance à de sous objets, de sous émotions, de sous produits, comme quand ma mère m'emmenait en friperie et que l'idée d'acheter des choses déjà portées me rendait profondément mal à l'aise, comme si je manquais quelque chose de plus grandiose et beau ailleurs -ma perte-
un fomo social culturel et économique
maintenant que je suis une grande femme adulte, j'ai l'impression, souvent, de n'avoir aucun poids, aucune teneur, comme si j'étais flottante ou invisible
annie ernaux écrit;
-je flotte, un de nos mots courants entre filles pour désigner cette drôle de torpeur certains jours, la sensation d’être inconsistantes, pas réelles-
je pense à faire et aimer les choses pour soi et à ce que ça veut dire, au fond, de vivre pour soi-même, et si cette action peut me rendre plus réelle
j'ai parfois un petit pincement au coeur ridicule si je publie quelque chose d'important -pour moi- sur mes réseaux sociaux et que la publication ne récolte aucun amour ou pire, que quelques likes
pour que ça existe doit il y avoir un regard témoin
une partie de moi est profondément tannée par cette culture de l'approbation née des réseaux sociaux
faire les choses pour se faire dire bravo t'es bonne t'es belle t'es capable
j'ai envie de faire les choses pour moi de plus en plus
des partages comme de petits incidents isolés, secrets, domestiques (parce que pour moi le domestique a un lien intrinsèque avec l'invisibilité, ce qui pulse de l'intérieur)
pour être vue et être validée, faut-il avoir la preuve des autres et cette preuve des autres, efface t-elle les personne seules, isolées?
tant de questions mais le bruit de l'eau est plus fort
dans cette histoire je suis une femme qui se dérobe des paroles et des regards
je me faufile derrière le miroir de la pharmacie ou derrière les rideaux et j'écris l'autobiographie du mystère