Il y a ce que l'on est et ce que l'on voudrait être, les dissimulations et les mensonges. Les petits complots gagnant-gagnant. On avait oublié la dimension généreuse du verbe comploter : les petits arrangements avec la vie, le sel ailleurs que sur les plaies. Il y a les vies cachées au fond des tiroirs et les toiles perdues dans les caves. Voir à travers les buissons, surveiller dans l'entrebâillement d'une porte, surprendre une étreinte. Tous spectateurs, vivants, morts, un œil ici, un autre au-delà. Et il y a la musique de Camille Bazbaz qui emporte le morceau lors d’une dernière séquence foudroyante. Je ne m’attendais pas à devoir ajouter un nouveau baiser à l’anthologie du cinéma. Pierre Salvadori l’a fait. Cette ouverture était une brèche, engouffrons-nous.
Pourquoi c'est ce plan de Kes qui me reste en tête ? Pourquoi celui-ci et pas un autre qui donne à voir la bouille de Billy, son regard à la fois effronté et candide, ce regard que finissent par adopter tous les enfants livrés à eux-mêmes ? Ou alors un plan qui associe l'enfant et le faucon du titre, cet oiseau qui l'obsède, qui le rend absent à toute autre considération. Ce plan, c'est à la fois le mouvement et la prison, une cour de collège détrempée dans laquelle sont passées avant lui des générations de jeunes comme lui, les yeux dans le vague et les mains rougies par la baguette. C'est le plan d'un garçon qui marche comme un homme, qui en a l'allure, une allure à la Doinel. C'est dans ce lieu aussi que le film trouve une éclaircie à la faveur d'une conversation avec un enseignant moins obtus, un relais de Ken Loach à l'écran. Un plan dominé par la grisaille et l'humidité, d'une beauté paradoxale.
Kes de Ken Loach
Quand Félicité chante, le monde pourrait s'arrêter pour l'écouter. Quand Félicité fait le tour de la ville pour rassembler la somme d'argent nécessaire à l'opération de son fils, Kinshasa fait la sourde oreille. Deux faces d'une même pièce, un film coupé en deux, comme la vie de Félicité, comme la jambe de l'infortuné jeune homme. Une première partie dardennienne, course contre la montre, dignité en jachère. Mission versus humiliation. Au passage, le système de santé, la corruption de la police, la violence derrière les appellations familières (papa, maman). Puis Alain Gomis débranche son film (comme Tabu débranche le frigo) et le fait vivre, une heure durant, sur batterie faible. Expérimentale et stoïque, cette seconde partie cherche à explorer une épaisseur métaphysique. Comment se relève t-on d'un drame, d'un échec, d'un épuisement ? Félicité accepte de ne pas tenir tête au monde entier mais de se couler dans son imperfection où être ensemble est aussi essentiel qu'impossible. Des prémisses d'harmonie s'élèvent d'un orchestre symphonique, au milieu du chaos, sans prétendre le contrarier. S'accorder au monde, ce n'est pas taire sa voix. Félicité chante, sa voix est une tempête. Une tempête et une ancre.
Félicité d'Alain Gomis
Un regard neuf sur les vieilles histoires, un regard qui tente de balayer les rancoeurs, nettoyer les haines recuites, éloigner les béatitudes. Un double regard, celui de la jeune femme et de la réalisatrice en herbe. Marina, écoute, observe, absorbe les récits. À qui appartiennent les images ? À cellui qui les produit ou à cellui qui les regarde ? Marina navigue à vue un temps puis, petit Charon dans sa robe rouge, finit par mener sa barque. La séquence qui s’ouvre lui appartient pleinement, sa propre traduction d’un passé qu’elle découvre pour l’essentiel. Fixation d’une mémoire comme on accroche au mur les portraits d’antan. Séquence belle parce quand elle est muette. Les voix finissent toujours par manquer. On aurait voulu que la voix off se taise aussi.
Romería de Carla Simón
Ildiko, le ginkgo, émois
Ça commence dans un amphi peu avant la pandémie.
Non ça commence en 1908,
ou peut-être en 1832.
Ça commence en anglais, ou peut-être en allemand.
Non ça commence en latin, la langue qui fait bander les barbons barbichus.
Il n'est pas nécessaire d'avoir une inclination prononcée pour la science.
Ici l'expérience est poésie, on préfère les géraniums grooms aux badges passe-partout.
À bien y repenser, ça commence par une éclosion.
Un film qui enroule ses époques autour d'une écorce, celle d'un ginkgo biloba qui voyage en solitaire, quasi bicentenaire.
Il a bien fallu que ça commence et il faut bien que ça se termine, deux heures trente qui nous auront transportés dans la pure extase d'un vénération (à peine troublée par un écureuil).
La vie active
Scanner, prélevez, poussez, scanner, répétition des gestes et des jours ad nauseam. Contre la montre, pour satisfaire les désirs d'une société de consommation impatiente.
La vie passive
Sans élan, sans argent, le téléphone pour seule compagnie. Rien à partager, sauf le froid du frigo. Les heures à tuer.
On Falling de Laura Carreira, film étonnant, pratiquant la morsure et le mesure, illuminé par trois gestes subversifs :
- une tête soudain posée sur une épaule au fond d'un bar
- une enfant comme au zoo
- une étreinte subreptice dans un parc