🐠 Tahiti, la côte sauvage 🐠 Nous quittons Papeete par un fort coup de vent d’est. Notre nouvel objectif, le dernier avant notre départ de Polynésie, est de nous rendre au village de Tautira, sur la côte nord de la presqu’île de Tahiti. Là-bas, les habitants ont mis en place d’intéressantes techniques pour préserver le lagon.
Après 30 milles nautiques de navigation, nous atteignons ce village de 2 500 habitants, construit sur une pointe dont les contours évoquent une tête de tortue étirant son cou jusqu’à la barrière de corail. Nous y rencontrons Éric Pedupebe, un Tahitien énergique au sourire franc, une fleur de tiare plantée derrière l’oreille gauche, président de l’association Tautira Reef.
« Ici, c’est le début de la côte sauvage de Tahiti », m’explique-t-il. Nous embarquons dans un petit bateau en aluminium et quittons le village pour foncer vers l’est. « C’est si exposé aux vents et à la houle qu’à certains endroits, la côte est encore vierge de présence humaine. Vous qui vous intéressez à Darwin, vous voyez maintenant ce qu’il aurait pu voir il y a deux siècles. »
La forêt a colonisé tout le flanc de la montagne et se prolonge jusqu’au bord de l’eau. Elle fait bloc, entassée sur le promontoire volcanique de Tahiti, face à l’assaut incessant des vagues venues du large. Nous nous arrêtons bientôt pour pénétrer dans l’épais couvert végétal.
Éric déambule au milieu des mape, ces châtaigniers tahitiens dont la base des troncs se déploie en draperies recouvertes de mousse. Il écarte des feuilles d’un geste assuré, révélant un rocher entaillé d’un point central duquel émanent de multiples rayons. « On dit que c’est un deuilleur, un gardien des âmes, mais moi, je pense que c’est une rose des vents », sourit Éric.
« Cette œuvre date de l’époque pré-européenne, lorsque le rapport au lagon obéissait encore à d’anciennes règles culturelles. Et justement, à Tautira, on s’est inspiré d’une ancienne pratique pour retrouver un équilibre avec la mer : le rahui. On rentre au village et je t’explique. »
📸 Félix Jobbe @felixjobbe@tautirareef
🏙️ Papeete, corail et urbanité 🏙️ Nous devons faire une très courte escale technique à Papeete, la capitale de la Polynésie française. Après quelques heures de navigation depuis Moorea, nous pénétrons dans le lagon, passons devant l’imposant port de commerce et amarrons le bateau à la marina.
Immédiatement, les bruits de la grande ville nous assaillent. Le port de plaisance est construit le long du boulevard de la reine Pomare IV, une deux-fois-deux voies très empruntée et généralement bouchonnée aux heures de pointe. Après ces semaines passées dans les atolls des Tuamotu, le contraste est saisissant.
Pomare IV était la souveraine de Tahiti lors du passage de Darwin. Malgré l’admiration qu’il semble porter aux Polynésiens, notre naturaliste écrit à son sujet : “La reine est une grosse femme qui n’a ni grâce, ni beauté, ni dignité.” Deux siècles plus tard, les urbanistes de Papeete ne lui rendent guère plus hommage en donnant son nom à la grande et grise route littorale.
“Le développement urbain qu’ont connu les îles hautes depuis l’époque de Darwin est colossal”, m’explique Vetea. “À l’époque, les Polynésiens vivaient davantage dans les vallées et moins sur le littoral. Aujourd’hui, une grande partie de la côte d’îles comme Moorea ou Tahiti est artificialisée.”
Évidemment, cela n’est pas sans effet sur le corail. “Les constructions de béton empiètent sur le lagon et détruisent directement certaines zones. Mais elles provoquent aussi une accumulation de sédiments qui étouffe les polypes”, énonce gravement Vetea. “Et je ne parle même pas des hôtels de luxe qui cassent des morceaux de corail pour les replanter devant leurs plages privées.”
Or, certains estiment que la population de Tahiti était quasiment identique entre la fin du XVIIIe siècle et aujourd’hui (environ 200 000). “C’est moins le nombre d’habitants que la façon d’aménager le territoire qui compte”, conclut Vetea. “Ça signifie que les destructions du corail ne sont pas une fatalité ! En contrôlant intelligemment le développement du littoral, on prend soin du lagon.”
📸 Félix Jobbe @felixjobbe
💀 Récif de la Capsule, 6 ans plus tard 💀 Je conduis le Captain Darwin jusqu’aux coordonnées GPS que Ghislain m’a communiquées. Puis, je passe la barre pour finir de m’équiper : avec Gilles, nous sautons à l’eau au signal du pilote. Le site de la Capsule est à 20 mètres sous nos palmes, nous entamons la descente.
Nous retrouvons l’énorme patate de corail devant laquelle l’habitat sous-marin d’Under The Pole avait été positionné. Les colonies de Pocillopora qui la recouvrent, et qui auparavant fourmillaient de demoiselles à queue jaune, sont recouvertes d’une fine couche d’algues vertes. “Toutes ces colonies sont mortes”, me signe Gilles. Je suis hébété. Ce n’est pas uniquement cette patate : tout le récif, aussi loin que porte le regard, est détruit.
“Depuis 2019, il y a eu un gros épisode de blanchissement, suivi d’une invasion de Taramea, les étoiles de mer qui mangent les coraux”, explique Gilles une fois remontés. “À l’époque de la Capsule, on avait 30 % de recouvrement corallien. Aujourd’hui, on est à 0 %.”
Pourtant, il y a encore des poissons. Une belle carangue argentée passe devant moi. “Le corail est mort, mais le récif reste partiellement fonctionnel. Le souci, c’est qu’un récif mort s’érode. Il perd sa structure, sa complexité. Si la patate de la Capsule disparaît, c’est tout un monde qui s’effondre : les Myripristis, les demoiselles, les mérous, tous perdraient leur abri.”
À 20 mètres de fond, je survole le récif. Entre les nombreuses colonies blanchies et recouvertes d’algues, j’entrevois de petites plaques ovales, posées à même le sol. C’est étonnant, elles me rappellent… Porites rus. Je me rapproche : pas de doute possible, c’est bien ça. Une petite colonie, vivante.
“Porites rus a pondu au bon moment”, me dit Gilles. “Et aujourd’hui, on voit le début d’une recolonisation. On a l’impression d’être dans un cimetière, mais des signes de vie réapparaissent. La vraie question, maintenant, c’est : combien de temps laissons-nous à ces jeunes colonies avant que n’arrive le prochain stress ?”
📸 Franck Gazzola @franckgazzola / Under The Pole @underthepole
🙏 Gilles Siu @gillessiu , Emmanuelle Périé @emmanuelle_perieb et Ghislain Bardout @ghislainbardout
🏝️ Moorea, l’île à remonter le temps 🏝️ Nous approchons Moorea par le nord. L’île, toute proche de Tahiti, présente un magnifique récif barrière percé ça et là de grandes passes. Nous franchissons celle de Tareu et pénétrons dans la grande baie d’Opunohu.
Les souvenirs m’assaillent. 2019. Je suis ici avec l’équipe de la mission Under The Pole, dirigée par Emmanuelle Périé et Ghislain Bardout. Un petit habitat sous-marin nous permet d’observer la vie du récif jusqu’à 72 heures en continu : la Capsule. Moi qui suis claustrophobe, je vais m’enfermer, avec deux autres plongeurs, dans un cylindre en aluminium à 20 mètres de profondeur, jusqu’à 3 jours d’affilée. Une folie.
Au cours d’une de ces immersions, je fais la rencontre de Gilles Siu. Gilles est plongeur, chercheur et technicien au CRIOBE, une station de recherche du CNRS. Passionné de la vie du récif, c’est probablement l’être humain qui a passé le plus de temps en immersion dans cette région du monde ! Nous passons 24 heures, avec lui et Ghislain, à observer la vie des poissons depuis notre observatoire digne d’un roman de Jules Verne.
Aujourd’hui, de retour à Moorea, il me vient alors une idée : retrouver le site précis de la Capsule et y plonger avec Gilles. Estimer ainsi l’évolution du récif en six ans. J’envoie un message à Gilles, qui me répond, enthousiaste : “Ça peut être intéressant, et puis, moi, je ne refuse jamais une invitation à aller plonger !” Gilles arrive de Tahiti par le ferry. Je vais le chercher sur la plage et le ramène sur le Captain Darwin. Les années se confondent dans ma tête : il y a peu, c’était le Why qui était ici à l’ancre.
2019. Je pioche dans la bibliothèque du Why un livre. Le Voyage d’un naturaliste autour du monde. “Un classique”, me dis-je. Mais je ne l’ai jamais lu. Alors je lis, et cette lecture m’inspire. Ce livre m’inspire à acheter mon propre bateau, à faire le tour du monde. Six ans après, je suis de retour, une boucle se boucle. Moorea semble être restée la même, presque inchangée. Mais sous la surface, qu’en est-il ?
📸 Félix Jobbe @felixjobbe@underthepole@emmanuelle_perieb@ghislainbardout
🌋 La dernière, Mehetia 🌋 Sur notre chemin vers Moorea, nous croisons la route d’une petite île, peu connue et aujourd’hui inhabitée, dont l’histoire est pourtant passionnante. Elle incarne à elle seule toute la logique de la théorie de Darwin sur la formation des atolls coralliens.
Mehetia est la plus jeune de l’archipel de la Société (son âge est estimé entre 500 000 et 1 million d’années) et elle n’est entourée d’aucune barrière de corail. L’île n’en est qu’à la première des trois étapes décrites par Darwin : le corail a commencé à coloniser ses flancs, mais le volcan ne s’est pas encore affaissé, aucun lagon ne s’est donc encore formé.
Mehetia est aussi la seule île de Polynésie française à montrer encore des signes d’activité volcanique. Elle se trouve d’ailleurs à l’aplomb du point chaud qui l’a fait naître.
C’est là que la théorie de Darwin croise celle, bien plus récente, de la tectonique des plaques. Ce point chaud est à l’origine de toutes les îles de l’archipel de la Société. Tandis qu’il reste fixe, la plaque Pacifique se déplace lentement vers le nord-ouest. En regardant une carte, on voit que les îles s’alignent selon cet axe, de la plus jeune (Mehetia) à la plus ancienne (Motu One).
Et si l’on suit la logique de l’affaissement, ces îles illustrent parfaitement les trois étapes du développement corallien. Mehetia est entourée d’un récif frangeant. De Tahiti à Maupiti, on trouve des récifs barrières : l’île volcanique s’enfonce peu à peu, un lagon apparaît. Enfin, Motu One est devenu un véritable atoll : le volcan a totalement disparu sous la mer.
J’éprouve, devant cette logique implacable, un agréable plaisir intellectuel. Tout s’emboîte : la forme des îles, leur disposition, leur histoire géologique. Je regarde une dernière fois Mehetia, imaginant sa naissance passée, sa longue vie future aux côtés des polypes, et sa mort qui, comme toutes ses soeurs, sera signée aux yeux des marins d’une couronne de corail.
📸 Félix Jobbe @felixjobbe
⛵️ Retour aux îles hautes ⛵️ Il est temps de rentrer sur l’archipel de la Société, où de nouvelles plongées nous attendent. À 7 heures du matin, nous quittons le quai d’Otepa et hissons les voiles pour sortir de Hao et faire cap à l’ouest, en direction de l’île de Moorea.
Sur le pont, alors que nous le voilier fend aisément les eaux calmes du lagon, Vetea lit le récit de voyage de Darwin. “Ça me fascine que Darwin, en ayant passé peu de temps dans les archipels coralliens, ait réussi a comprendre l’origine des atolls de corail”, s’exclame-t-il, enthousiaste.
Entouré des bouteilles de plongées, il lit un extrait du journal : “À mesure que le récif ceinture s’enfonce, les coraux se développent vigoureusement, remontant toujours vers la surface ; mais, à mesure aussi que l’île s’affaisse, l’eau recouvre le sol ; les montagnes isolées forment d’abord des îles séparées à l’intérieur d’un grand récif, puis enfin le point le plus élevé de l’île disparaît. Dès l’instant de cette disparition nous avons un atoll parfait.”
“Voilà”, commente Vetea en relevant les yeux du livre, “tout y est. En un seul paragraphe, on peut comprendre toutes les variétés d’îles coralliennes, non seulement en Polynésie mais dans le monde ! Le récif ceinture correspond au début de la colonisation d’une montagne volcanique par les polypes ; le récif barrière et l’apparition du lagon signifient le début de l’affaissement de cette montagne ; et l’atoll sa disparition définitive sous la mer.”
Comprendre la formation des atolls nous met ainsi dans la peau de ce que Darwin appelle poétiquement un “géologue qui aurait vécu dix mille ans”. Ici, à Hao, se dressait il y a longtemps une montagne, dont le seul vestige encore visible depuis la surface est ce corail qui a un jour colonisé ses flancs.
Il est maintenant temps de nous diriger vers Moorea, une île présentant ce que Darwin appelait un récif barrière. On a vu qu’aux Tuamotu, la santé du corail était encore globalement bonne, et sans doute proche de ce qu’il aurait pu observer. Qu’en est-il des îles plus peuplées de l’archipel de la Société ?
📸 Félix Jobbe @felixjobbe
⚡️ Bloqués par la tempête ⚡️ Le grand jour est là : 5 jours après la pleine lune, moment attendu de la ponte de Porites rus. Nous avons tout préparé. Nous avons repéré des colonies, suivi les cycles lunaires. Mais voilà : une tempête s’est levée. Impossible de quitter la sécurité du village d’Otepa pour rejoindre la pente externe, près de la passe Kaki.
Je suis consterné par cet aléa météo, qui nous empêche d’aller au bout de notre mission scientifique. Nous étions à quelques heures de ce qui aurait pu être la ponte la plus orientale jamais observée aux Tuamotu. Et le vent nous cloue à quai.
À la déception doit pourtant céder l’action, car le mauvais temps pourrait bien mettre le bateau en danger. Je décide donc de me placer sous la protection d’un ancien quai construit à l’époque du CEP, probablement dans les années 1970. Si les bittes d’amarrage sont déjà rouillées, elles restent assez solides pour maintenir le Captain Darwin en sécurité.
Pendant ce temps, Vetea refuse de rester inactif. Il organise une série de conférences au collège de Hao, situé au sud du village. Nous nous partageons le travail. Je présente le programme de Captain Darwin, j’explique que Darwin, lui aussi, était fasciné par les récifs coralliens. Puis Vetea prend le relais. Il parle des coraux, de Porites rus, et du mystère de leur reproduction.
En Polynésie comme ailleurs, ces moments d’échange me réjouissent. Le temps d’une conférence, ma mission devient le voyage intérieur : éveiller chez ces jeunes l’envie de découvrir le monde. Et je termine toujours ainsi : “Cet enthousiasme pour ces terres lointaines, d’autres le ressentent pour les atolls du Pacifique, pour chez vous.”
C’est une manière de réenchanter le lien entre les jeunes et leur propre biodiversité. Et Vetea ajoute, en regardant les élèves : “Trouver Porites rus dans le lagon nous aurait permis de partager avec vous un moment rare : la ponte. Mais la partie n’est pas perdue. Il reste tant à découvrir : maintenant vous aussi, vous pouvez plonger pour chercher ce corail !”
📸 Félix Jobbe @felixjobbe
🤮 L’eau devient verte ??? 🤮 Alors que nous poursuivons nos recherches au nord de l’atoll de Hao, Vetea remonte d’une apnée et s’écrie : “C’est extraordinaire, venez voir !” Nous nous rapprochons tous et constatons un curieux phénomène : l’eau transparente se charge par endroit d’un voile vert marron, progressant lentement autour des patates de corail.
Ces nuages ressemblent étrangement au phénomène de ponte que nous avons observé à Tahiti. Mais ceux-ci ne sont pas composés de gamètes, mais de micro-algues. “On appelle ça une efflorescence alguale. Ça fait une éternité que je cherche à observer ce phénomène directement, c’est dingue !” s’exclame Vetea avant de repartir sous l’eau.
Je regarde avec méfiance ces volutes verte qui se propage dans l’atoll. “Les efflorescences ne tuent pas forcément les coraux directement”, m’explique Vetea, “mais elles déséquilibrent leur environnement : moins de lumière, moins d’oxygène, plus de bactéries… ce qui peut rendre les coraux plus vulnérables à d’autres stress, comme la chaleur ou la maladie.”
Un bloom peut survenir dans un lagon peu brassé, où l’eau est plus chaude que la normale. En 2014, à Takaroa, un bloom massif a paralysé l’ensemble du lagon pendant plusieurs mois. Résultat : les fermes perlières ont cessé leurs activités, certaines définitivement. Et le lagon a mis plus de 10 ans à retrouver un équilibre.
“Pourtant, Hao fait partie d’un archipel, les Tuamotu, où les récifs sont parmi les mieux préservés de Polynésie”, relève Vetea en remontant à bord. “Les taux de recouvrements sont bons, jusqu’à 50 ou 60%, la pollution terrestre reste faible… Même si les populations de poissons sont également en recul, ici, l’équilibre tient encore, en partie grâce à la faible pression humaine.”
Mais cette efflorescence, même localisée, rappelle une chose essentielle : même les récifs les plus "éloignés" ne sont plus totalement à l’abri. Et ce qui semble stable aujourd’hui pourrait basculer plus vite qu’on ne l’imagine.
📸 Felix Jobbe @felixjobbe
💪 Un récif en bonne santé 💪 Alors que nous explorons le lagon de Hao, je suis frappé par les couleurs et la vie qui fourmille sur le site de Faratahi, localisé à l’ouest, à la latitude du village d’Otepa.
Ici, les colonies sont quasiment toutes vivantes, ce qui est assez rare. Des milliers de poissons, des plus petits jusqu’aux requins, vont et viennent à travers les branches des coraux, baignant dans la lumière du soleil.
Ce serait presque le récif rêvé. Celui qu’on imagine instinctivement quand on pense à un récif tropical. Et ce qui rend celui de Faratahi si vivant, ce ne sont pas seulement les coraux eux-mêmes, mais tout un écosystème qui fonctionne en équilibre.
L’exemple le plus frappant en est, à mon avis, ces poissons herbivores qui broutent la fine couche d’algue qui peut se développer sur le substrat, faisant ainsi place net aux polypes qui peuvent ainsi coloniser les lieux. En retour, les herbivores bénéficient des coraux comme protection des gros prédateurs.
C’est donc moins le polype individuel, ou même la colonie, qui est l’unité biologique intéressante, que le récif dans sa globalité. Cet enchevêtrement de centaines, de milliers, de millions de coraux qui bâtissent, doucement mais sûrement, la maison d’une infinité d’animaux et de végétaux.
Si les récifs coralliens font face à des pressions depuis toujours (étoiles de mer mangeuses de coraux, cyclones…), la pression humaine, en constante augmentation depuis le passage de Charles Darwin, menace aujourd’hui leur survie. Le changement climatique, par exemple, en provoquant une élévation de la température de l’eau, entraîne des épisodes de blanchissement massif, de plus en plus récurrents.
🪸 Les aquanautes de la mission corail 🪸 Avec Vetea, nous nous équipons sur le pont du bateau pour notre immersion sur la pente externe de Hao, à proximité de la passe Kaki. L’objectif reste toujours le même : trouver des Porites rus, dans l’espoir de pouvoir filmer le prochain épisode de reproduction.
La plongée, comme à chaque fois à proximité immédiate des passes, est extraordinaire. En plus de la bonne couverture corallienne (environ 30 %), je suis impressionné par la quantité de poissons, notamment par de gros bancs de chirurgiens d’Achille et de poissons perroquets. Ces herbivores broutent les fines algues qui poussent sur les rochers, ce qui favorise le développement des coraux.
Nous trouvons de belles colonies de Porites rus à 15 mètres de profondeur, mais c’est dans l’atoll que le regard de Vetea se porte déjà. “Dans le lagon, les colonies sont plus proches de la surface, et le timing de ponte est plus précis”, m’explique-t-il alors que nous rangeons le matériel de plongée sur le pont.
Nous commençons ainsi une recherche méthodique à l’intérieur de l’atoll, en apnée. Nous identifions plusieurs sites, pour l’essentiel localisés au nord de Hao, dans lesquels nous nous rendons en voilier ou accompagnés de pêcheurs. Et, parfois pendant des heures, Vetea, Justine et Nicolas plongent inlassablement, scrutant la moindre patate de corail.
Après de multiples sites… toujours rien. Pourtant, certains pêcheurs nous avaient assuré en avoir vu. “Ils ont peut-être confondu avec une autre espèce”, avance Vetea en retirant ses palmes. “Reconnaître un corail avec certitude demande beaucoup d’entraînement… et leur expertise porte surtout sur les poissons.”
J’imagine Darwin, dans ce même atoll, lui aussi passionné par l’exploration de ces coraux qui le fascinaient tant. “Aux Tuamotu, l’état de santé des récifs est bon, surtout comparé à ceux des îles hautes comme Tahiti”, précise Vetea. “Ici, la pression liée aux activités humaines est plus faible, surtout depuis la fin du Centre d’Expérimentation du Pacifique. C’est un bon exemple de l’intérêt d’instaurer des zones protégées où l’écosystème est laissé en paix !”
📸 Félix Jobbe @felixjobbe
🎯 Hao, l’ultime atoll 🎯 Nous quittons notre mouillage pour rejoindre le dernier atoll de notre périple : Hao. Trois heures de navigation suffisent depuis Amanu pour nous présenter devant la passe Kaki, à l’extrémité nord de l’atoll, que nous passons à l’étale, sans difficulté.
Puis, nous mettons le cap à l’est en direction d’Otepa, le seul village de Hao. Nous longeons l’aéroport et son immense piste. “C’est un vestige de l’époque des essais nucléaires français dans le Pacifique”, m’explique Vetea. Bientôt, nous mouillons le navire et gagnons la terre en annexe.
Après avoir fait quelques courses, nous croisons une femme devant sa maison. Je m’arrête pour lui demander si elle a déjà vu du Porites rus. “Venez donc à l’intérieur, on va discuter !”, nous lance-t-elle énergiquement. Nous entrons dans une grande pièce unique, où plusieurs ventilateurs brassent l’air chaud. Comme souvent en Polynésie, la maison est de plain-pied, et la charpente apparente s’élève au-dessus de nous, laissant l’air circuler librement.
“Il faut demander aux pêcheurs pour votre corail, ce sont eux qui connaissent le mieux le lagon”, nous explique Johanna. Puis, presque aussitôt, elle enchaîne : “Vous savez, ici, tout a changé avec le Centre d’Expérimentation du Pacifique. Nous étions déjà là à l’époque.” Son mari, assis à côté d’elle, acquiesce. “Notre maison est l’une des plus anciennes du village”, ajoute-t-il.
J’avais beaucoup entendu parler de Mururoa, où étaient réalisés les essais nucléaires. Mais Hao jouait aussi un rôle central : c’était la base arrière, le point de départ des avions et le lieu de vie du personnel militaire. “La base a été active des années 1960 jusqu’à la fin des essais en 1996. Au plus fort, il y avait 4000 militaires ici, alors qu’aujourd’hui la population n’est plus que d’environ 1000 habitants.”
De retour au bateau, le lagon est un miroir sur lequel se reflète un ciel où moutonnent de gros nuages. Difficile d’imaginer la frénésie d’une base militaire et le fracas lointain des explosions nucléaires. Pourtant, telle est l’histoire de Hao. Et le vivant, dans tout ça ? Demain, nous plongerons pour le découvrir.
📸 Félix Jobbe @felixjobbe
🐠 Lagon désert et passe foisonnante 🐠 Nous commençons notre exploration sous-marine par le lagon d’Amanu. À l’aplomb du pito, le “nombril” de l’atoll, nous sautons depuis le navire à l’ancre et nous nous mettons en quête de Porites rus.
Je suis sidéré par la différence d’atmosphère entre ce site et notre découverte de la passe de Tahanea. Ici, nulle couleur vive n’accroche l’œil. Le paysage est un camaïeu de gris, parsemé de quelques algues vertes frissonnantes au-dessus des rochers.
L’ensemble laisse une impression de vide, comme si la vie avait déserté le lagon. Pourtant, ses traces sont partout : les rochers sont en réalité d’anciennes colonies de corail, dont il ne reste aujourd’hui que le squelette calcaire. La fine couche vivante des polypes, ainsi que les algues microscopiques qui vivaient en symbiose avec eux, ont disparu.
À l’inverse des passes, où l’eau est constamment renouvelée, le lagon peut être plus confiné. L’eau y circule moins, elle se réchauffe, s’appauvrit en oxygène, et ces conditions fragilisent les coraux. Ils blanchissent, puis finissent par mourir.
Nous quittons le pito pour rejoindre la pente externe, à proximité de la passe Teikariki. Le contraste est saisissant : au désert corallien du lagon succède l’explosion de vie de l’eau en mouvement. Comme à Tahanea, les colonies de corail s’entremêlent dans une profusion de formes et de couleurs, aussi loin que porte le regard.
Des nuages de demoiselles, de chromis ou d’anthias virevoltent au-dessus des Acroporas, ces coraux branchus, et s’abritent dans leurs anfractuosités à notre approche. Les poissons chirurgiens, aux couleurs éclatantes et munis des éperons tranchants qui leur ont donné leur nom, broutent les algues rases, favorisant ainsi l’expansion du corail.
Au milieu de ce jardin de vie, à une dizaine de mètres de profondeur, nous observons une nouvelle colonie de Porites rus. Cette fois-ci, pas besoin de la confirmation de Vetea, car nos yeux sont désormais plus exercés. Une magnifique colonie, faite de plateaux et de tiges bosselées, se déploie sous nos yeux. Nous en notons chaque détail, avant de remonter en surface avec ces précieuses observations.
📸 Félix Jobbe @felixjobbe